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Mani pulite!

éditorial de la 1e annonce du 22e Congrès

Prof. Jacky Samson

Les prolégomènes seront brèves, nous aborderons le sujet sans détour. Nous allons parler de la transmission de l’infection. Après les travaux d’Ignace Semmelweis, il est regrettable que cette expression ne soit pas devenue le leitmotiv du personnel de santé d’abord, mais aussi de toute la population. En 1847, ce dernier démontra que la fièvre puerpérale pouvait être prévenue par la désinfection des mains. Les étudiants et lui-même passaient de la salle d’autopsie à l’examen des patientes sans mesures d’hygiène particulières. La désinfection des mains avec l’hypochlorite de calcium à 4% pendant cinq minutes fit baisser le taux de mortalité de 18% à 2,4% en un mois dans la clinique dont il était responsable. Puis, il appliqua ce protocole prophylactique aux instruments entrant en contact avec les parturientes, éliminant ainsi presque totalement la fièvre puerpérale. Malgré de nombreuses résistances, ce protocole fut progressivement adopté en dépit de certains effets secondaires : en particulier, il était assez agressif pour les mains des soignants. Même s’il ne fut pas le premier à utiliser des gants en médecine (en 1758, Walbaum réalisa des gants d’obstétrique en caecum de mouton ; à la même époque, Plenk recommanda l’usage des gants pour l’accouchement des femmes syphilitiques ; en 1848, Catell et Acton eurent recours à des gants en gutta-percha pour la gynécologie et les autopsies …), c’est le chirurgien américain William Halstead, ou plutôt sa femme, qui vulgarisa l’emploi des gants en chirurgie. En 1889, il fit réaliser des gants en latex par la firme Goodyear pour protéger les mains de son assistante, et future femme, qui présentait une dermite des mains induite par les produits désinfectants utilisés à l’époque (mélange de chlorure de mercure et d’acide phénique). Après quelques mois, tous les chirurgiens du Johns Hopkins Hospital adoptèrent ces gants.

Toutefois, comme pour Semmelweis, il y eut des oppositions féroces, par exemple comme Diakonov qui écrivit « les gants sur les mains des chirurgiens sont comme un bandeau sur les yeux ». Initialement prévu pour protéger la peau des soignants, ces gants que l’on pouvait stériliser vont permettre de réduire de façon drastique les infections post-opératoires. L’utilisation des gants fut longtemps réservée à certains actes médico-chirurgicaux mais, avec l’infection à VIH, leur emploi s’est généralisé à l’ensemble du personnel soignant et même à d’autres professions comportant un risque d’exposition à des liquides ou des matières biologiques. Pour des raisons économiques, les professionnels de santé utilisent le plus souvent des gants dits d’examen qui ne sont pas stériles. C’est donc un retour à l’objectif recherché initialement par Halstead : protéger avant tout le personnel soignant. Il n’est plus question de rechercher une protection croisée soignant-malade.

Le port de gant ne dispense nullement d’avoir une bonne hygiène des mains. Même si l’époque de Semmelweis semble bien loin, plusieurs études récentes (dont celles faites par Didier Pittet aux HUG) prouvent qu’une majorité de soignants, et plus particulièrement de médecins, ne se lavent pas correctement les mains ; par exemple, une étude a montré que bon nombre de chirurgiens allemands (en fait, la nationalité a sans doute peu d’importance) avaient encore des traces de sang sous les ongles le lundi matin avant de reprendre leur activité.

Dans les années 60, Peter Kalmar, interne en cardiologie à l’hôpital de Hambourg, a constaté que le formaldéhyde et l’alcool ne constituaient pas des désinfectants satisfaisants pour les mains. Avec le chimiste Rolf Steinhagen, il a élaboré une solution désinfectante plus efficace et moins irritante pour la peau. Il s’agit d’une solution hydroalcoolique qui a été commercialisée en 1965 sous le nom de Sterillium ; ce produit est toujours sur le marché. En 1975, William Griffiths, pharmacien à l’hôpital de Fribourg, proposa une autre solution hydroalcoolique à base d’isopropanol et de chlorhexidine. Puis, il vint travailler aux HUG en 1979 où il introduisit cette solution. Elle fut progressivement améliorée et c’est Didier Pittet qui prendra l’initiative dans les années 90 de la mettre en flacon de poche, afin d’améliorer l’observance des soignants pour l’hygiène des mains. Le gel hydroalcoolique n’a donc pas été totalement « développé à Genève » comme le claironnait la Tribune de Genève du 16.11.2020. Enfin, rappelons que l’alcool perd en partie ses propriétés désinfectantes en présence de matière organique : les mains souillées doivent donc être lavées au moindre doute avant d’utiliser le gel. Et ce dernier doit être appliqué de façon méthodique sur toute la surface des mains et pas uniquement sur la paume des mains.

Au total, le port de gants et l’application de gel hydroalcoolique ne constituent pas une alternative à l’hygiène des mains d’où cette obsession de toujours avoir les « mani pulite » !

Trêve de vaticination et rendez-vous le 30 septembre 2021 pour le 22ème congrès de la SDS, à Yverdon, avec Didier Dietschi.

On rit mal des autres, quand on ne sait pas rire de soi-même.
Paul Léautaud